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jeudi 19 juin 2014

Laurent Obertone : Rom lynché, l'indignation indécente


Laurent Obertone est diplômé d'Anthropologie et de l'école de journalisme de Lille. Son premier livre, La France orange mécanique , paru en janvier 2013, devient un phénomène de société. Son second livre Utoya est paru le 22 août 2013.

France, juin 2014. La classe politique, médiatique et associative s'enthousiasme -enfin- pour un fait divers.
Pour les gens encore en contact avec la réalité, le fait qu'un Rom soit suspecté de vol ou le fait qu'une bande de «jeunes» du 9-3 tabasse un homme seul, voilà qui n'a rien de sensationnel.
Que nous vaut donc ce déferlement de réactions outragées?

Le choc des mondes: la bande de «jeunes» a tabassé le Rom accusé de vol. Et ça ce n'est pas acceptable Madame Chabot. Donc que se passe-t-il? Les piliers de la culture de l'excuse s'indignent de l'insécurité qu'ils n'ont eu de cesse d'entretenir et de nier. Comme à chaque fois ils osent nous ressortir le refrain du «climat malsain», de la «montée des xénophobies», de la «libération de la parole». Tout le gouvernement «condamne fermement», puisque la justice ne le fait plus. François Hollande -qui avait promis de ne pas réagir aux faits divers- demande que «tout soit engagé pour retrouver les acteurs de cette agression», et dénonce des actes «innommables et injustifiables», qui «heurtent tous les principes sur lesquels notre République est fondée».

Qu'on puisse faire remarquer tout de même à Monsieur Hollande, Madame Taubira et à leur «contrainte pénale», que notre République s'est fondée il y a deux siècles sur la guillotine, «les fers, la réclusion dans la maison de force, la gêne, la détention, la dégradation civique, le carcan», (Code pénal de 1791). Sur un Code pénal qui n'est aujourd'hui plus là que pour rappeler ce que risquaient les criminels, avant le laxisme institutionnel.
Certes, le monde a changé mais il n'empêche, notre République est fondée sur la rigueur de la loi et la notion de punition, tout ce que les socialistes cherchent à éliminer. Qu'on ne vienne pas s'étonner de voir, dans notre pays, tous les jours, des choses qui «heurtent tous les principes sur lesquels notre République est fondée».

Même la Roumanie a réagi. Bucarest a demandé à Paris de «tout faire pour juger les responsables». À croire que jusqu'en France, les Roumains ont ce que les Français n'ont plus: un État pour les défendre.
Pourquoi ne pas réagir quand un adolescent de 15 ans est tabassé lors d'un match de football, jusqu'à avoir le crâne enfoncé (à Conflans-Sainte-Honorine, dans le Parisien du 20 mai 2014), quand un sexagénaire est passé à tabac par «une bande de jeunes», jusqu'à rester inconscient, victime de plusieurs fractures (à Guilers, le Télégramme du 10 juin 2014), quand un voleur de 43 ans est roué de coups par la foule, la police empêchant qu'il soit «achevé sur place» (à Marseille, RTL, le 23 mai 2014), quand un artiste de Montmartre est «tabassé à mort» à son domicile (Paris Match, le 28 avril 2014), quand la bande d'un rappeur corrige jusqu'au coma l'employé d'un rappeur «rival» (à Paris, AFP, le 22 avril 2014), quand un homme attaqué par une bande est «entre la vie et la mort» (à Caumont-sur-Durance, le Dauphiné, le 17 mai 2014), quand un Cayennais agressé par trois personnes et plongé dans le coma à «coups de battes de base-ball» (France Guyanne, le 22 avril 2014)?
Pourquoi aucun politicien n'a de commentaire à faire à propos de cette femme poignardée à mort à Paris, de ce jeune homme de Digne-les-Bains tué à coups de couteau, de ce Limougeaud assassiné d'une quarantaine de coups de couteau, de ce Dunkerquois qui a poignardé trois personnes dont une à mort, ou encore de cet homme tué par balles à Stains? C'était lundi et mardi.
Parce que d'après les médias, politiques et associations, toutes ces agressions sont dues au hasard. Aucun «climat» ne les explique. Alors que l'agression d'un jeune Rom, bien entendu, est tout sauf un hasard. D'après l'association Romeurope, «C'est la terrifiante conséquence de plusieurs années de politiques publiques inefficaces et de prises de paroles d'élus, de représentants de l'État mais aussi de nombreux médias, entretenant et surfant sur un climat malsain».
Alors quelle est donc la cause réelle des innombrables lynchages de «français de souche», pour une cigarette, un regard, ou pour la beauté du geste? Pourquoi ceux-là n'ont pas de Bucarest pour exiger «des actes», ni de Président pour demander que «tout soit engagé», ni de Premier ministre pour condamner avec «grande fermeté», ni de ministre de l'Intérieur pour assurer que «la police est totalement mobilisée», ni même d'associations pour déplorer un «climat malsain»?

Pourquoi tous ceux-là ne s'inquiètent-ils pas réellement de la criminalité venue d'Europe de l'est, qui touche si sévèrement nos villes et nos campagnes? Pourquoi feignent-ils d'ignorer que les lynchages, dans «les cités sensibles de Seine-Saint-Denis», sont moins rares qu'ailleurs?
En dépit du concert d'indignation, comme toujours, les actes ne seront pas, la fermeté n'aura pas lieu. Les assaillants, qui «encourent la réclusion criminelle à perpétuité», s'ils sont arrêtés, seront sans doute relaxés, comme cette «bande de jeunes» ayant tabassé un homme «pour un regard» à Argentan (Ouest France, le 17 mai 2014), ou peut-être, dans le meilleur des cas, usera-t-on de la «contrainte pénale» pour aménager leur peine, si on leur trouve une place en prison. Bracelet pour tous. Pensons à la réinsertion, l'idéal c'est la prévention.
Nos responsables pourraient avoir au moins la décence d'être cohérents avec leur cynisme idéologique. Qu'ils se taisent. Qu'ils ne viennent plus s'indigner de l'état des victimes, quand ils ne font rien contre les coupables.

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