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lundi 19 novembre 2012

L'Union européenne, une nouvelle URSS ?

Le Grand Plan Européen

 

A quoi sert l'Union Européenne? Et surtout, dans quelle direction se construit-elle? Voilà des questions auxquelles la plupart des politiciens seraient bien en peine de répondre si quelqu'un avait le courage de leur poser la question sans détours. Certains seraient gênés parce qu'ils n'en ont pas la moindre idée; mais d'autres préfèreraient au contraire se taire parce qu'ils le savent très bien. L'impulsion de la construction européenne politique remonte au milieu des années 80 et ce n'est pas un hasard.

Il est des livres qui vous font devenir plus intelligent, et L'Europe, une nouvelle URSS? est de ceux-là. Après la lecture de ce petit opus aussi court que percutant, vous ne serez plus le même.

 Du haut de mon humble expérience personnelle, je pensais avoir compris certaines vérités même si une vue d'ensemble me manquait. C'est à la lecture de ce petit ouvrage sans prétention, au ton léger, que toutes les pièces se sont enfin mises en place. Et une fois que le puzzle est assemblé, à tâtons, il suffit de prendre un petit peu de recul pour avoir un aperçu de ce qu'il représente, de réaliser ce que donnent l'assemblage de tous les morceaux épars.
Le livre commence par démonter l'évidente boutade: Non, l'Union Européenne n'est pas l'URSS. Comment peut-on comparer le machin administratif bruxellois avec l'empire soviétique, ses goulags et sa police politique? C'est ridicule, heureusement! L'auteur s'amuse à comparer quelques éléments de vocabulaire propres aux deux entités et de montrer comment elles semblent proches, tout en étant distinctes, comme on peut s'en rendre compte dans la vie de tous les jours. Non, je le répète, l'UE n'est pas l'URSS - mais c'est si drôle parfois de voir comment on peut tracer quelques ressemblances! Une fois ce petit quart d'heure de bonne humeur passé, une fois avoir ri de bon coeur avec le lecteur, l'auteur se penche alors sur la construction de l'Union Européenne durant la dernière décennie d'existence de l'URSS, les années 80.
Et là, on ne rit plus du tout.
La révélation est percutante, incroyable, énorme: L'Europe politique est un projet soviétique.
J'imagine à quel point cette révélation peut être stupéfiante. Et pourtant! Vladimir Boukovsky n'est pas le premier venu, une variété de Thierry Meyssan avide de lancer les rumeurs de complot les plus fantaisistes. Il a été reçu en tant qu'expert lors du procès que Boris Eltsine a intenté contre le Parti Communiste soviétique en 1992. A ce titre, il a eu l'occasion de consulter toutes les documents du Comité Central du PCUS (Parti Communiste de l'Union Soviétique) contenus dans le dossier d'accusation. Depuis il a également pu lire les archives - en russe - publiées à l'occasion du dixième anniversaire de la chute de l'URSS. Enfin, il a eu accès aux archives secrètes du Politburo qui se trouvent aujourd'hui entre les mains de la Fondation Gorbatchev. Après avoir épluché des centaines de documents, il a eu le loisir de se construire une opinion solide. Ce n'est pas une théorie mais un témoignage. Et il est soutenu par des liasses de texte dont l'authenticité ne fait aucun doute.

Les racines du Plan

Dans les années 80, l'URSS était économiquement à bout et ne pouvait plus maintenir son empire, ses armées, et se lancer dans la nouvelle course aux armements déclenchée par le président Ronald Reagan. Le prix du pétrole, particulièrement bas, ne permettait plus l'entrée de devises. Le régime était exsangue. Face à ces difficultés, l'empire soviétique s'était par le passé contenté d'instaurer une période de "détente" - une accalmie évidemment temporaire mais permettant de solidifier le régime avant une nouvelle phase d'expansion. Les dirigeants occidentaux étaient trop heureux face à ces politiques d'ouverture soudaine, malgré l'évidence de leur caractère éphémère. Aveuglés par leur naïveté, ils tombaient à chaque fois dans le panneau et célébraient ces victoires diplomatiques - tout en desserrant les cordons de la bourse de l'aide économique, but recherché par les soviétiques.
Mais cette fois-ci, le ton fut plus sévère. Certains dirigeants européens - Margaret Thatcher, secondée par Helmut Kohl - ne se laissèrent pas amadouer aussi facilement que d'habitude. Ils exigèrent des contreparties concrètes, des résultats. Pleurant ses larmes de crocodiles, l'Empire soviétique était dans l'impasse.
Il fallut élaborer un plan.
Un plan simple, prometteur, de longue haleine, mais néanmoins plein d'incertitudes; un plan malgré tout séduisant et remarquable pour ceux à qui il s'adressait, et dont le succès assurerait une pérennité renouvelée au projet socialiste.
Ce plan, c'était la construction de la "Maison Commune Européenne" - une phrase convenablement relayée par les réseaux appropriés et qui fut rapidement sur toutes les lèvres au milieu des années 80, lorsque commença le long chemin de l'intégration politique de l'Europe.
Foin de la révolution internationale, le temps de la réforme était venu. Les communistes soviétique prouveraient une bonne fois pour toute qu'ils laissaient tomber la voie de la violence. En échange, et sous l'impulsion des partis socialistes européens désormais réconciliés avec leurs frères communistes, les pays de l'Europe de l'Ouest construiraient sur les bases économique du Marché Commun une nouvelle entité, un Super-Etat - naturellement social-démocrate, c'est un pléonasme. Le résultat de ces deux rapprochements serait une rencontre des systèmes politiques des deux blocs et, à terme, leur fusion. Les membres du PCUS ne craignaient pas ce rapprochement; experts en coups bas, en manipulations et en trafic d'influence, ils savaient très bien avec quelle facilité ils s'empareraient de la direction de l'ensemble.
Une réunion du Politburo du Comité Central du Parti Soviétique le 26 mars 1987 résuma les conclusions du comité sur la stratégie européenne à suivre par une simple phrase que prononça Mikhaïl Gorbatchev à ses pairs: "Etrangler en étreignant." Cet objectif était secret, bien sûr. Officiellement, l'URSS se lançait simplement sur la voie du réformisme tout en demandant à ses voisins européens de faire de même - les réformes dont il était question à l'ouest étant évidemment d'ajouter plus de socialisme au marché commun. Le mot-clef était la convergence.
L'Union Européenne politique était lancée. Avant ces années charnières, l'Europe n'était qu'une zone de libre-échange. Après cette vision, il fallait lui donner une âme: un Etat socialiste. Comme l'avait prédit François Mitterrand, "l'Europe sera sociale ou ne sera pas." Vaste programme!

Le Plan en marche

Dans les nombreuses lectures évoquées dans l'ouvrage, qui sont pour beaucoup le compte-rendu scrupuleux des entretiens entre les chefs d'Etat et de partis politiques européens avec Gorbatchev, la complicité des dirigeants occidentaux ne fait aucun doute. Leur clairvoyance face aux difficultés du projet est tout aussi frappante que leur attachement à ce dernier. S'étaient-ils fait avoir par simple bêtise, ou étaient-ils de parfaits complices? Un peu des deux. Les dirigeants des partis communistes européens de l'époque étaient sans surprise des agents actifs de la nouvelle politique soviétique. Les entretiens d'Alessandro Natta (premier secrétaire du PCI, le parti communiste italien) avec Mikhaïl Gorbatchev sont dénués de toute ambiguïté. Même chose pour Francisco Fernàndez Ordóñez, ministre des affaires étrangères du gouvernement socialiste espagnol de Felipe Gonzàlez. Différents partis communistes nationaux sont ainsi passés en revue par l'auteur alors qu'ils venaient à Moscou pour témoigner leur obéissance et leur loyauté.
Dans le reste de la gauche, les partis socialistes étaient trop heureux de se laisser une fois de plus séduire par leurs frères extrémistes enfin revenus, et pour de bon, sur la voie du réformisme. Quant aux partis sociaux-démocrates de centre-droit, "l'aile modérée de la bourgeoisie" dans le vocabulaire du Kremlin, ils furent séduits par la perspective de s'unir avec le frère continental soviétique et de repousser une éventuelle guerre mondiale. Restait aussi le profond désir de laisser son nom dans l'histoire.
Il n'y eut finalement que deux types de partis opposés à cette fusion; d'une part les nationalistes, et d'autre part certains électrons libres d'extrême gauche révolutionnaire qui continuaient à vouloir construire l'utopie socialiste localement, sans rien comprendre des enjeux. A leur décharge, il est vrai que certains pays européens étaient nettement plus avancés sur le chemin du socialisme, comme la France, que d'autres comme la Grande-Bretagne. De toutes façons, minoritaires et disparates, ils ne suffirent pas à contrarier le Plan.
Evidemment, l'anti-américanisme était un autre moteur de cette convergence, l'Union Européenne naissante ne pouvant avoir deux maîtres. Comme le dit encore une fois Mikhaïl Gorbatchev avec des termes soigneusement choisis:
"Ne pas diviser l'Europe occidentale des Etats-Unis, mais plutôt évincer les Etats-Unis de l'Europe."
Des contacts furent pris en ce sens. Il fallait jouer de l'anti-américanisme comme repoussoir d'un côté, en horrifiant les masses face au mode de fonctionnement de la société américaine; d'autre part, la baisse de tension militaire de part et d'autre du rideau de fer amenait naturellement les Etats-Unis à moins s'investir en Europe. Vadim Zagladine, conseiller de Gorbatchev, rendit compte de son contact confidentiel avec un député britannique tout à fait au clair avec cette stratégie:
(...) Il est important pour l'Union Soviétique de ne pas permettre à une Europe occidentale politiquement unie de se transformer en bloc antisoviétique. Mais ce n'est pas du tout nécessaire.
[La position de base du Parti Travailliste est que,] de nos jours, il y a de très grandes possibilités de développer des contacts économiques mutuellement profitables et des contacts politiques intensifs entre l'Europe occidentale et l'Union Soviétique. Une chose seulement est importante - se servir efficacement de ces possibilités.

 Le député travailliste en question s'appelle Ken Livingstone; il est maire de Londres aujourd'hui.
Toujours au premier rang pour les mauvais coups, la France fut une ardente partisane de cette convergence. Au point que le Premier Secrétaire du Kremlin en arriva à se dévoiler pratiquement ouvertement devant Jacques Chirac en 1989, face à l'enthousiasme de ce dernier:
"Il est probable que la question la plus difficile à résoudre lorsque nous aurons construit la maison commune européenne sera de déterminer à quel endroit établir sa capitale..."

                                                               Le parlement européen

Le crash

Le projet échoua, puisque l'URSS n'est plus, mais pas parce que quelqu'un a déjoué le plan; il s'est effondré tout seul. La partie orientale de la maison commune n'a pas réussi à tenir bon avant que la charpente de la partie occidentale ne parvienne à la soutenir. A l'inverse des pays d'Europe de l'ouest, les communistes ne disposaient pas de partis conservateurs ou libéraux à qui ils pouvaient laisser le pouvoir de temps en temps pour redorer un peu les économies qu'ils avaient dévasté lors de leur passage au pouvoir, sans se gêner de profiter de leur présence temporaire dans l'opposition pour accabler leurs adversaires de critiques. Mais l'URSS était ruinée bien au-delà de ce que les subventions européennes pouvaient résoudre. L'aide venait trop faiblement, et trop tard. Il y eut aussi des opportunités qui furent saisies et qui torpillèrent largement la planification centrale.
Alors que l'Allemagne réunifiée était sensée être la conclusion du projet, Helmut Kohl vit une opportunité historique de prendre la construction européenne de vitesse et de se lancer dans une réunification immédiate. Quant aux peuples d'Europe de l'Est, manipulés pour un nouveau "socialisme à visage humain", ils ne voulaient plus du socialisme, quel que soit le visage dont on essayait de l'affubler. Vladimir Boukovsky décrit avec beaucoup d'humour comment les pays-satellites de l'Empire soviétique, envoyés en émissaires auprès de l'Europe de l'ouest, s'empressèrent de trahir leurs anciens maîtres:
...Dès qu'on donna à la population même rien que la moitié d'une chance de dire ce qu'ils voulaient, ils rejetèrent non seulement le socialisme (...) mais encore toute orientation de gauche prosoviétique pour voter massivement pour d'anciens prisonniers politiques comme Vaclav Havel en République Tchèque ou Leich Walesa en Pologne. Au lieu d'entrer dans la Communauté Européenne bien dissimulés à l'intérieur du Cheval de Troie, ses occupants préférèrent en sortir pour se mettre sous la protection des remparts qu'ils étaient sensés contribuer à abattre.
Ce fut un échec considérable pour l'ensemble de l'opération soviétique, mais ce n'est pas parce que les choses tournèrent mal et que les masses laborieuses ne voulurent pas suivre le script prévu qu'il faut prétendre que le mouvement était spontané depuis le début. En fait, le plan du Kremlin suivait des lignes très précises: une relative émancipation des peuples de l'Est - sans sortir pour autant du socialisme - devait rendre plus facile leur intégration au sein de la CEE et, parallèlement, l'évolution économique et politique de cette dernière vers une forme de régime proche du socialisme à "visage humain".
L'URSS tomba avant que la maison commune ne la sauve.
Certes, l'Empire s'effondra un instant trop tôt, avant que la construction ne lui offre une nouvelle enveloppe charnelle. Certes, les refus français et néerlandais du projet de Constitution Européenne marquèrent un coup d'arrêt - disons plutôt, une pause - dans la marche victorieuse du Léviathan, après les traités de Nice, de Maastricht, de Dublin. Contretemps que tout cela. Les dirigeants européens zélés qui ont participé à ce projet sont toujours en place. Ils étaient persuadés de la validité de la construction d'un Super-Etat à la tête de l'Europe et n'ont jamais cessé de le construire depuis. Ils en dressent encore les murs aujourd'hui et Jacques Chirac - un homme décrit par Vladimir Boukovsky comme "enthousiaste et légèrement naïf" - en reste le premier promoteur.
Voilà où nous en sommes: l'Union Européenne est un projet immense dont la construction se poursuit aujourd'hui alors que l'architecte du projet, Mikhaël Gorbatchev, est destitué depuis longtemps de la tête de son empire en faillite et tourne désormais de la publicité pour Pizza Hut...

Les lendemains qui déchantent

Les pères fondateurs de l'Europe pensaient que le commerce renforcé entre les pays européens rendrait impossible toute guerre entre eux, les échanges pacifiques formant le ciment d'un lien à l'épreuve des nationalismes. C'était le rêve optimiste d'un groupe d'individus qui avait assisté au suicide colossal d'un continent qui se dévora lui-même à deux reprises en trente ans. Ils se trompaient néanmoins sur un point essentiel: les rivalités qui déchirèrent l'Europe n'étaient pas le fait du nationalisme, mais des idéologies qui y trouvaient un terreau fertile - et qui le trouvent encore. Construction planifiée pour résoudre un problème mal posé, l'Union Européenne a souffert dès le départ d'une faiblesse structurelle qui a été mise à profit pour la détourner vers de nouveaux buts.
Les socialistes d'Europe de l'ouest, très longtemps hostiles à l'Europe, découvrirent sous l'impulsion de leurs frères communistes soviétiques son potentiel inégalé pour instaurer un régime socialiste à l'échelle continentale. Le retournement de la stratégie des partis de "gauche gouvernementale" au milieu des années 80, et à l'échelle de l'Europe de l'ouest en entier, en est le signe le plus évident.
La partie n'est bien sûr pas jouée. La locomotive franco-allemande ayant quitté les rails depuis longtemps - une aubaine compte tenu de la trajectoire qu'elle imprimait à tout le convoi - l'influence des principaux bâtisseurs est amoindrie. Les pays d'Europe de l'Est, qui savent à quoi ils ont échappé, ne souhaitent pas reproduire les erreurs du passé. Enfin, même en France, l'intégration politique de l'Europe ne semble plus aussi inéluctable qu'il y a quelques années où la moindre alternative était au mieux écartée avec mépris.
La France, pays structurellement socialiste, n'a bien sûr pas quitté sa vision d'Etat; la fracture qui divise encore aujourd'hui les mouvements de gauche de l'Hexagone est de savoir s'il est plus facile de construire l'utopie simultanément au niveau européen ou seulement pays par pays d'abord, commençant évidemment par la France, le coureur de tête le long de la route de la servitude. Le dilemme est important: avancer seul est la garantie d'un appauvrissement économique encore plus humiliant qu'il se remarque nettement; alors que la marche en groupe, plus pernicieuse, implique quant à elle de convaincre des partenaires qui, en ce moment, vivent fort bien de leur libéralisme honni. Si près et pourtant si loin!
Qu'on se rassure, les architectes-délégués du Super-Etat échoueront certainement, la compétence n'étant pas vraiment leur marque de fabrique. Mais ces bâtisseurs du rêve absurde de l'Europe politique unie dans le socialisme provoquent et continueront à provoquer des ravages sociaux et économiques aussi longtemps qu'ils s'attelleront à la concrétisation de leur vision utopique. On peut s'attendre à ce qu'ils atteignent exactement le contraire de ce qu'ils promettent; or, ils annoncent la paix, la prospérité, l'unité et la liberté. Le résultat sera amer. La démocratie reste à reconquérir.
A lire de toute urgence.

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