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samedi 28 avril 2012

Conte moderne : Mohamed , la CPAM , son psy , le chomage et la justice

CHARLEVILLE-MEZIERES (Ardennes) Le mois dernier, il avait agressé son ancien psychologue et, d'après celui-ci, invoqué Allah. Ce trentenaire agité a écopé de neuf mois ferme.


C'EST d'abord l'histoire d'une rancœur irrationnelle et, à l'évidence, jamais digérée. En 2008, tout démarre dans le cadre de l'Afpa (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes) : Mohamed, sans emploi, rencontre à plusieurs reprises un psychologue du travail. Le courant ne passe pas. L'affaire, déjà, se termine au tribunal de Charlevile-Mézières : Mohamed est condamné pour des menaces de mort réitérées.

Très marqué, le thérapeute obtient un arrêt-maladie de onze mois. Puis, lors de deux rencontres inopinées avec son ancien patient, se fait à nouveau menacer l'année suivante. Le mois dernier, Mohamed, toujours sans emploi, reçoit un courrier de la Cpam (Caisse primaire d'assurance maladie) : l'organisme lui réclame 24.000 euros, montant équivalent à la prise en charge du psychologue durant son arrêt-maladie.
Quelques jours plus tard, Mohamed aperçoit ce dernier dans le centre-ville carolo. Il disjoncte : agressé par derrière, le psychologue, poursuivi dans un hall d'immeuble, reçoit une rafale de coups de poings. Total : 15 jours d'ITT. En prime, celui-ci dénonce des menaces d'ordre fanatique : « Je suis en phase avec Dieu, je peux te tuer (...) Allah est grand ». Des propos qui, en pleine affaire Merah, ne pouvaient qu'obtenir une large caisse de résonance.

Hier, à l'audience, le prévenu a reconnu l'agression mais, une nouvelle fois, nié les paroles rapportées par la victime - il n'était d'ailleurs poursuivi uniquement pour les violences commises. Dans son box, il semble vite confus. Suffisamment pour que le président lui glisse : « Je crois que vous avez du mal à comprendre où vous êtes, monsieur... ». Avec « du recul », ce grand gaillard longiligne de 32 ans trouve que son comportement a été, ce jour-là, « inadmissible ». Et dément « toute motivation religieuse » dans cette impulsion insensée.

Effroi
La victime arrive à la barre. La voix est blanche, sans amertume : « Je suis très choqué... J'aimerais comprendre. Depuis le 26 mars, je suis très anxieux, j'ai un traitement. Pourquoi m'avoir frappé ? Traumatisé ? » Tout, dans les mots et les silences de cet homme à l'allure élégante, disent l'effroi, la douleur de ne pas pouvoir rationaliser cette violence subie. « Je ne peux pas vivre avec cette peur », conclut-il. Mohamed, qui se dit « prêt à partir chez un ami dans les Yvelines pour rassurer monsieur », l'assure : « Je m'excuse énormément ».
Depuis l'agression, le prévenu, pour la première fois de sa vie, a découvert la prison. Un rapport pointe « le comportement très difficile du détenu (...) qui a dû être changé cinq fois de cellule et ne cesse de vouloir convertir ses codétenus à son mode de vie ». Lui répond : « Là-bas, c'est l'HP (hôpital psychiatrique, ndlr) ! La plupart sont des toxicos et la drogue, c'est pas mon monde ». Une expertise psychiatrique précise : « Il ne glorifie pas son acte, bien au contraire. Il n'a pas la rigidité du délirant passionnel ».

« Je crois que c'est un original »
L'avocat du psychologue semble hésiter : « J'espère que le prévenu est sincère dans ses regrets (...) Dans cette affaire, il y a quand même un relent mystico-religieux bizarre, qui n'est pas anodin (...) Aujourd'hui, il faut qu'il entende que mon client est toujours très choqué par ce qui s'est passé ». Le substitut du procureur regrette pour sa part « qu'on ait du mal à saisir le vrai visage du prévenu » et identifie « une persévérance inquiétante dans la vengeance ». Requiert deux ans de prison - dont un avec sursis - avec mandat de dépôt assortis d'obligations de soins, recherche de travail, indemnisation de la victime. Et l'interdiction de rester dans le département.

L'avocat de la défense tente un compromis : « Je crois que cette affaire est tombée à un très mauvais moment ». Allusion aux assassinats causés par Mohamed Merah et « le climat d'islamophobie qui s'ensuivit ». Porte le débat sur la « surpopulation carcérale : trois personnes dans 9 m2, c'est ça la réalité ! » Hausse le ton : « Cette agression n'est pas une illumination, il y a ces 24.000 euros à payer qui lui tombent dessus alors qu'il n'a pas de travail. Alors, il a pris, certes à tort, (la victime) comme le responsable de sa situation (...) Mon client, je crois que c'est un ''original » comme on dit. Et ceci ne constitue pas encore un délit ! » Et demande à ce que Mohamed « ne retourne pas en prison. Cela fait un mois, ça suffit !»

A l'issue du délibéré qui le déclare coupable, « l'original » est condamné à 18 huit mois de prison - dont neuf avec sursis - avec mandat de dépôt à Chalons-en-Champagne. Sa peine est assortie des interdictions et obligations réclamées par le ministère public. C'en est encore trop pour Mohamed, qui, tel un fil électrique dans lequel passerait trop d'électricité, s'écrie : « Je ne peux pas aller en prison, on m'a violé quand j'étais petit ! Je suis une victime, je dis la vérité ! C'est de la folie humaine ! » Deux de ses amis s'approchent du box et essaient de le calmer. En vain. L'un, attristé, se rassoit, la tête serrée entre les mains.

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